Marketing idéologique chrétien
29 juil 2009
Depuis quelques années, des affiches à vocation religieuse — chrétienne — sont visibles un peu partout en Suisse. Format F4 ou F12, elles arborent, en lettres blanches sur fond bleu, des extraits de la Bible, qu’on imagine, étant donné le prix de l’affichage, soigneusement choisis.

Dans les rues de Lausanne...
Le soin en question relève d’un marketing idéologique — marché de la croyance et marché du don, idéologique dans le sens d’une interprétation systématique du réel —, d’où la difficulté du classement de ce type d’affichage. Poursuit-il un but commercial ? Ou alors culturel ? Mais le marketing idéologique, lorsqu’il s’agit de religion, porte aussi un autre nom : prosélytisme. En l’occurrence, c’est ce dont on pourra se convaincre en se rendant sur la page web de l’association à but non lucratif responsable de leur création et diffusion. L’Agence pour Christ, en abrégé Agence C, y expose son projet : « Sept ans pour ancrer la Parole de Dieu en Suisse ». Une campagne d’affichage de longue haleine, programmée de 2005 à 2012, qui se subdivise en trois « étapes » : 1) de septembre 2005 à mars 2008, « présenter le caractère de Dieu » ; 2) d’avril 2008 à septembre 2010, « enseigner l’amour et la fidélité de Dieu » ; 3) d’octobre 2010 à septembre 2012, « faire connaître les commandements de Dieu ». Une stratégie qu’on pourrait retranscrire par 1) présenter, avant de 2) séduire, pour 3) lier et soumettre.
Plusieurs remarques s’imposent. Tout d’abord, que le choix d’extraits opéré par ce « cercle d’amis interconfessionnels de chrétiens », tel qu’il se définit lui-même, n’a pas vocation à la réflexion, mais à l’endoctrinement ; c’est ce que révèle a fortiori cette volonté d’« ancrer les vérités divines dans la conscience de la population »[1]. Deuxièmement, que vouloir présenter le « caractère de Dieu » est une intention qui relève, au mieux, de l’anthropocentrisme, au pire, d’une démagogie qui prend les gens pour des imbéciles. Troisièmement, que la volonté d’« enseigner » l’amour et la fidélité de Dieu, n’est jamais qu’un recours à la pierre angulaire de toutes les religions : il s’agit de faire prendre conscience de la réalité de Dieu ; puisque quoiqu’il en soit, cet amour et cette fidélité sont supposés exister de manière intégralement indépendante de l’être humain qui en prend conscience. Dans cette perspective, l’action d’« enseigner » met en place une hiérarchie entre celui qui a conscience et celui qui n’a pas conscience, promouvant un rapport de pouvoir par l’entremise duquel toutes sortes de jugements qui échappent à la pure religiosité (si une telle chose existe) se trouvent diffusés et valorisés, mettant ainsi en suspens l’esprit critique, et par là même, la possibilité de la démocratie. Je rappelle au passage que, lorsque c’est le peuple d’un dieu qui est au pouvoir, nous quittons la démocratie pour la théocratie. Quatrièmement, que faire connaître les commandements de Dieu sera une intention vaine, et même vaniteuse, aussi longtemps qu’on se permettra d’abstraire ces commandements de leur contexte. On ne parvient ainsi qu’à nier le devenir des sociétés humaines… 2500 ans de silence et de pâturages ? Il devient de là légitime de supposer que l’idée que l’Agence C se fait de l’être humain remonte elle aussi à l’époque agraire.
Dans le calendrier de cette association à but « non lucratif » — ce qui est en effet d’une certaine ironie lorsque l’on regarde les raffinements de mercantilisme spéculatif que les religions ont su produire bien avant la naissance du capitalisme —, nous en sommes aujourd’hui à la deuxième étape du programme, « enseigner l’amour et la fidélité de Dieu ». Et j’en reviens aux affiches pour demander : comment sont-elles perçues par la population ? Avec ce constat que la majorité des gens regardent ces affiches d’un air distrait ; rien à voir avec les affiches de lingerie qui provoquaient il y a quelques années une grogne sensible dans les rues lausannoises par exemple. C’est qu’un extrait biblique, dans une société (certains osent même parler de civilisation) dont il est majoritairement convenu d’admettre les racines chrétiennes — ce qui est faux au moins en regard des origines de nos lois —, ne choque pas, ou peu. A la limite, la tolérance molle du citoyen postmoderne accepte cette présence parmi celle des pubs de voiture, cigarette, assurance et autres agences de voyage. Il existe pourtant une différence et elle est de taille : non seulement ces affiches sont-elles prescriptives, d’un désir, d’un mode de vie, mais elles sont en sus les dépositaires d’une légitimité qui, encore une fois par convenance, n’aurait pas à se remettre en question. En bas des affiches et faisant suite à tel ou tel extrait biblique, on peut lire : « dit la Bible », ou même, « dit Dieu dans la Bible »… Il nous est donc laissé le choix entre trois attitudes : soit les croire, soit les laisser parler, soit les critiquer. Et éventuellement, alors, les contredire.
« Heureux le peuple dont l’Eternel est le Dieu », une affiche avec, dans le coin supérieur gauche, le visage en noir et blanc d’une jeune femme souriante. Question : les peuples ayant adoptés d’autres religions sont-ils donc condamnés à être malheureux ? On savait déjà le Dieu de l’Ancien Testament jaloux… Mais surtout : ne serait-il pas davantage heureux, le peuple qui aurait pour Dieu le présent, et non l’éternel, qui aurait pour Dieu l’action concertée, et non la soumission hiérarchique, qui aurait pour Dieu l’invention de nouvelles manières de vivre, et non la sempiternelle répétition d’un credo ? Heureux… ? En tous les cas il nous paraîtrait plus digne et plus vivant.

Place du Tunnel, Vélodrome, ...
Une autre affiche va nous permettre d’atteindre le sommet du vide : quand se démontre d’elle-même l’inanité foncière d’une campagne de publicité qui ne s’intéresse pas à l’être humain, mais seulement à des fidèles. « Mieux vaut se réfugier auprès de l’Eternel que de compter sur les humains. » Autrement dit, tournez le dos à votre prochain…[2] Grand écart devenu si habituel pour les chrétiens, qui tirent leur nom du Christ mais professent le nom et les paroles d’un autre Dieu, celui de l’Ancien Testament (ici un extrait des Psaumes).  Comme l’écrivait Nietzsche : « Avoir réuni en un seul livre l’Ancien Testament et le Nouveau, qui relève à tous égards du style rococo, pour en faire la Bible, le « Livre » par excellence, voilà peut-être la plus grande impudence et le plus grand « péché contre l’esprit » que l’Europe littéraire ait sur la conscience »[3]. J’irai jusqu’à dire qu’il s’agit là de deux divinités différentes, deux divinités que les chrétiens, sur le modèle « païen » d’ailleurs, savent toujours faire jouer l’une contre l’autre, avec l’opportunisme de celui qui cherche à tous prix à se justifier de son existence et de ses actes. Or le texte de cette affiche semble tomber assez mal en regard de son promoteur, une Agence pour Christ qui met ici en avant un texte non christique, contraire à la doctrine du Nouveau Testament. Voici dès lors atteint le point de non retour, passé lequel il deviendra légitime de parler de nihilisme : le manque de probité dans un regard qui se détourne du devenir et cherche refuge dans un monde absent.
L’Agence pour Christ fut fondée en 1985 par Heinrich Rohrer, ancien propriétaire et fondateur en 1951 de l’entreprise Sipuro, qui fit son succès avec un produit de nettoyage des tuyaux d’écoulement. Sur le site web de l’entreprise zurichoise, on peut lire cette notice : « Sipuro représente la qualité et propose un nettoyant fiable pour de nombreuses sortes de saleté différentes. Le nain, en tant qu’expert du nettoyage Sipuro, est le spécialiste qui vous aide volontiers à obtenir une propreté parfaite dans toute la maison. Sipuro est une marque suisse populaire, sur laquelle on peut compter pour tous les problèmes de nettoyage. »

Le nain Sipuro (oh oh !)
Monsieur Rohrer aura sans doute si bien nettoyer ses tuyaux qu’une lumière lui sera apparue… au bout du tunnel. Agence pour Christ, nettoyage de conscience garanti ?
Encore faudrait-il pour cela que nous ayons une conscience de petits tuyaux….
[1] Source : http://www.agence-c.ch. Je souligne.
[2] Mais certes, Dieu s’intéresse aux hommes et femmes de ce monde, et c’est par un habile système de relais d’intérêt qu’au final, celui qui s’intéresse à Dieu s’intéresse à son prochain, etc. etc.
[3] Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, § 52.

août 07 at 11:40
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