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Posts from août, 2009

« Sinistré » de l’emploi

août 19

Séance d’information à l’Office régional de placement, Lausanne.

Le conférencier présente le cadre et les prestations de l’assurance chômage à une vingtaine de personnes, toutes vraisemblablement sans emploi. Des « chômeurs » ? Pas vraiment. Dans un accès de ce qui pourrait être de la sincérité, l’employé d’Etat décode le système dans lequel il travaille, et propose à ses auditeurs le synopsis suivant.

L’ORP est partie intégrante d’un système assuranciel, et que fait un tel système ? Il assure contre les sinistres. Si vous avez un emploi, tout va bien, vous êtes en situation régulière ; alors si vous n’avez pas d’emploi, c’est donc que vous avez subi un sinistre et, pour cette raison, faites appel à l’assurance chômage. La cause du non-emploiement d’un individu n’a, a priori, pas d’importance : personnes à « capacités réduites », étudiants n’ayant pas encore endossé d’emploi fixe, artistes, et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont décidé à un moment donné de prendre le risque de quitter un job où ils se sentaient dévalorisés, pour en trouver un autre… A la rigueur, ceux qui ont perdu leur emploi à cause d’une crise ou d’une autre, dont les tenants et aboutissants les dépassent ; mais là encore, regrouper tout cela sous le terme « sinistre », comme c’est pratique !

Le problème, c’est que le conférencier en question n’a sans doute pas tort. Et que dans ce pays, comme dans bien d’autres en Europe et dans le monde, on prend le travail comme une condition sine qua non du bonheur… de la production de valeur… et de l’insertion sociale.

Comment dire ? Si vous n’avez pas de job : se rejoue dès lors le vieux drame biblique.

Le personnage de Job, mis à l’épreuve par Satan avec la complaisance de Dieu, doit tenir bon, même et surtout lorsqu’il va perdre tout ce qu’il a. Ce grand sinistré continue pourtant — exemple moral — de vouer à Dieu une foi inconditionnelle. L’analogie est facile : le personnage du travailleur, mis à l’épreuve de l’extra-social avec la complaisance de la société, doit tenir bon, même et surtout lorsqu’il va perdre tout ce qu’il a. Et on attend de ce sinistré qu’il continue de vouer à cette société une foi inconditionnelle ?

Mais l’extra-social est créé par la société, de même que Satan est créé par Dieu : pour parier contre lui et perdre à chaque fois.

Conclusion : éliminer cette alternative stérile et chercher une autre voie !

Ordinaire dimanche matin

août 16

A la cathédrale de Lausanne (presque vide), 10h35, le prêtre dit : « la foi, ce n’est pas comme un plat sur une terrasse d’été ».

Au détour d’un chemin, on tombe sur la société « Denial » : si c’était de l’anglais, on le traduirait par « déni ». Juste en-dessous de ce nom se trouve inscrit le domaine d’activité de l’entreprise : « Ressources humaines ».

Traversant les rues presque désertes, on croise des groupes de personnes âgées, un car de touristes… Quelques cafés sont ouverts, des terrasses et des McDonald’s.

Dans la basilique (à moitié pleine), 10h55, on ramène vers l’autel les corbeilles qui ont circulé dans les rangs, et le curé dit : »prions ensemble en ce moment où nous faisons notre sacrifice au Seigneur ».

D’autres (la plupart) sont à la plage, ou entrain de déjeuner, peut-être entrain de faire l’amour, ou de regarder la télé. Et quoi ??

Nexpresso : kit de survie

août 13

Dans son « magazine pour tous les instants précieux » de janvier 2009, la marque Nespresso vante les accessoires de sa gamme Citiz avec une volupté qui confine au ridicule. Un ridicule qui, par exemple dans l’article « kit de survie », va jusqu’à prendre les traits du porno chic.

Parler du café comme d’un « plaisir solitaire » a tout de l’ostentation masturbatoire… Difficile pourtant d’être dupe : c’est bien à des hommes, à de vrais mâles que s’adresse le message. Sexisme des représentations…

L’image de Georges Clooney se servant de son café comme d’un aimant à femme, la métaphore méritait donc d’être poussée à bout.

Ce que nous avons fait, avec le résultat vidéo que voici.
(Attention : explicit content !)

« Une tasse, une coupelle, une cuillère et un plateau. Que faut-il de plus au nomade urbain pour jouir de l’instant de perfection que procure la dégustation solitaire d’un bon café ? Avec CitiZ Avant-Première, chaque chose est à sa place. Les découpes doubles du plateau ardoise sablé sont conçues pour recevoir tous les accessoires de la gamme, quel que soit leur diamètre, tout en empêchant votre tasse et votre coupelle de glisser. La gracieuse cuillère à espresso est un plaisir à elle seule. Sa forme ovoïde a été conçue pour capter jusqu’à la dernière goutte de crema de la tasse. Quelle meilleure manière de commencer votre propre collection d’accessoires CitiZ interchangeables ? »

Rien à dire, tout y est : le « nomade urbain », ce mâle sûr de lui qui va de femme en femme à travers ces grands réservoirs de fesses que sont les villes ; le plaisir en solitaire ; la perfection de l’ordre établi ; la flexibilité ; la variabilité ; la manie du collectionneur enfin, qui pourra se vanter de ses conquêtes, de ses bagnoles, et de sa rutilante machine à café.

Are you a feminist?
Yes, of course. I know why you’re asking it, because people now say no.
But how stupid do you have to be to say, « No, I believe in gender inequality »?

(Lauren Laverne)

IKEA « défie la crise »

août 10

Bienvenue dans le merveilleux monde d’IKEA, qui vient de sortir, ai-je découvert ce matin en ouvrant ma boîte aux lettres, son catalogue 2010… Un volume de 386 pages censé nous donner envie d’acheter malgré la crise. Quelle crise ? Il ne s’agit vraisemblablement pas de la crise écologique… Malgré les efforts « verts » constatés chez le constructeur/distributeur suédois — dont l’utilisation de papier certifié FSC, d’un mode d’impression « climatiquement neutre », et d’une possibilité via webmail de demander à ne plus recevoir le catalogue l’année prochaine –, le moins que l’on puisse dire est qu’on recherche chez IKEA un optimum économique, plutôt que s’y trouverait opérer un véritable choix écologique.

Dans son catalogue, comme sur son site internet où des vidéos d’une bêtise apparemment très normale racontent comment « défier la crise », IKEA plonge tête baissée dans cette « idéologie de crise » qui fait de plus en plus d’émule dans le marketing. Soyez bricoleurs, futés, malins et débrouillards… On lira avec une joie mordante l’article de Mona Chollet paru en dernière page du Monde diplomatique de ce mois d’août 2009. Extrait : « Vous pensiez que la récession, c’était les patrimoines partis en fumée, les familles à la rue, les licenciements en rafale, l’angoisse du lendemain, les factures en souffrance, les privations ? C’est que vous restez englué dans un matérialisme d’un autre âge. Ceux qui persistent à remâcher leurs critiques contre l’injustice du système devraient s’initier à l’« état d’esprit anticrise », dont Marie Claire (février 2009) nous livre les secrets : «Il faut voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide ». « Quand on attend toujours plus de la vie, on n’est jamais content ». Les plus réfractaires pourront essayer le «yoga du rire », «une technique qui s’acquiert en trois ou quatre séances ». La clé de tout, c’est de « parvenir à modifier son mode mental» ; pour ce qui est de modifier le monde tout court, on verra plus tard. »

Chez IKEA, on suit la même procédure. Pour vanter un ensemble de mobilier de rangement, le slogan suivant informe le lecteur : « Nombreuses tablettes. Nombreuses consoles. Innombrables combinaisons. » Mais diable, n’est-ce pas ce même type de discours qui a produit la crise ? Deux horizons limités (producteurs et consommateurs) engendrant comme par magie un marché illimité…

Avec IKEA, on n’est pas non plus à l’abri d’une nouvelle crise du prêt ( »Meubler aujourd’hui et payer demain, comme c’est pratique »), ni d’une nouvelle crise religieuse ( »Trouver la chaise de bureau idéale est plus simple que vous ne le pensez »), mais bon, pourquoi tergiverser lorsqu’on nous assure « bonne qualité, fonctionnalité, petit prix », avec ce slogan si incroyablement novateur « pourquoi payer plus ? »

Dans le catalogue IKEA, on appréciera enfin quelques produits aux nomenclatures originales : la lampe de travail « FORSÄ », la poêle à frire « KAVALKAD » (spécialement pour vos steacks de cheval), le système de tri des déchets « RATIONELL », ou encore les rangements « EFFEKTIV » qui « libère de la place pour que vous ayez plus d’espace pour travailler » (quelle chance).

IKEA, « différent comme toujours », etc. etc.

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